L’effet pastèque en gestion de projet


Lorsqu’un collaborateur vous annonce une mauvaise nouvelle, quelle est la première chose que vous devez dire ?


C’est l’histoire de Jean à qui on a demandé, il y a deux mois, de mettre une application en production en deux semaines. Hélas, Jean se rend compte que l’on n’est pas prêt : sur l’environnement d’intégration/test, les choses se passent mal. On découvre encore de nombreux bugs,  on constate quelques crashs difficilement explicables et surtout, surtout, les performances sont catastrophiques. Jean a bien réfléchi : il faut décaler la date de GO, on ne sera pas prêts à temps. Il nous faut au moins deux mois supplémentaires. Et il faudrait aller demander de l’aide à Hervé, un indépendant que l’on connait bien et qui est un véritable « Dieu » en multi-threading, la cause majeure de bien des problèmes. Si on fait fi de tout cela, ce sera la cata. Rassemblant son courage, Jean se décide enfin d’aller voir Martine, sa chef.
Martine s’était bien rendu compte, depuis un mois, que l’équipe vivait une pression anormale : au café, les mines étaient devenues maussades, Sylvie et Paul se sont engueulés violemment au cours de la dernière Gate. Il n’était plus rare que Jean et Julien fassent la fermeture de l’entreprise. Ce sont des signes qui ne trompent pas.

Rouge

Jean a expliqué la situation à Martine. Pour Martine, c’est un choc. Ok, elle anticipait des difficultés, mais elle ne s’attendait pas à ce que l’on décale la mise en production d’autant. Et Martine, pressée par Robert, le directeur du service a promis que l’application serait disponible avant Noël.
Alors Martine tempête : mais comment se fait-il qu’elle l’apprend si tard. Est-ce que Jean se rend bien compte de la situation ? C’est vraiment sûr qu’il faille reculer d’autant ? Et comment trouvera-t-on le budget complémentaire ? Pour Hervé, elle demandera, mais elle a prévenu : ce serait miracle que ce soit oui. Elle veut que Jean comprenne, alors elle dramatise : la direction va arrêter le projet. C’est quand même la troisième fois qu’on décale ! Franchement, si Jean demande encore un tel délai, c’est qu’il devrait se poser des questions ! Est-il à la hauteur du défi ?
Jean est un peu honteux, en effet. Il a beaucoup hésité, en fait, à aller voir Martine. Et donc, il a beaucoup tardé. Jean comprend la colère de Martine. Alors, à la question : doit-on prendre le risque d’arrêter le projet en reculant la livraison, pour la troisième fois et de deux mois pleins ? Il a soupiré et a fini par « admettre » que peut-être, avec un peu de chance, dans un mois …

Orange


Martine a des objectifs. Elle sait qu’on n’arrêtera pas le projet si on le recule d’un mois, et même deux. Le business de la boite en dépend trop. En revanche, sa promotion, qui doit se négocier vendredi prochain, risque, elle, de beaucoup souffrir. Mais Martine n’a pas le choix, il faut qu’elle le dise à Roger, le directeur du service. Elle est maligne, Martine. Elle sait qu’il faut qu’elle en parle avant vendredi. Pour deux raisons : il ne faut pas mélanger cette histoire avec la promotion attendue et il ne faut pas que Roger « découvre » le problème après, et soupçonne un mensonge par omission. Mais il faut le faire en termes choisis. Et puis, de toute façon, Jean a fini par admettre que la situation n’était pas irrémédiable. C’est qu’au fond, elle n’est pas si grave ! Jean a probablement péché par excès de prudence. Martine s’est préparé un discours.
L’entrevue avec Roger a été assez houleuse. Il est parfois cinglant, Roger. Et Roger, comme Martine doit bientôt rendre des comptes. Il doit présenter un bilan au niveau du département. Jusqu’à présent, tout n’allait pas trop mal, sauf qu’il y a ce maudit projet qui dérive, qui dérive,…. Il sait que Sonia, la responsable Business va de nouveau lui voler dans les plumes. Devant Luc, évidemment. Luc, le chef du département, comme à son habitude ne dira rien. Il gardera le visage impavide du responsable gris anthracite qui a définitivement écarté le mot « convivialité » de son dictionnaire. Or Roger aimerait récupérer les projets Marketing Web pour l’année prochaine. Et là, franchement, le projet de Martine, il fait tâche. Roger ne mâche pas ses mots. Martine se défend comme elle peut. C’est plus dur qu’elle ne s’y attendait. Alors évidemment, elle évite d’en rajouter. Au bout d’un moment, Roger l’a regardée droit dans les yeux : un mois ? C’est sûr et certain ? On ne peut vraiment pas faire avant ? Martine sait que le non, c’est aussi celui de sa promotion. Et puis au fond, Jean a laissé assez de silences pour que puisse s’y faufiler une bonne surprise. Alors elle répond qu’elle n’est pas sûre. Roger soupire.

Jaune

Le CODIR, Roger l’a bien préparé : un diapo bien épais, avec beaucoup de graphiques, des courbes, des chiffres  qui finalement disent tout et rien, mais disent surtout ce que Roger veut dire et Luc entendre. Ils disent que le projet de Martine n’est pas vert car il faut s’attendre à un peu de retard. Combien ? Roger est prudent : deux-trois semaines. Lorsque le tour de Roger est arrivé, durant le CODIR, il a fait vite. De toute façon, il n’avait que dix minutes. Evidemment, il n’a pas insisté sur le projet de Martine. Malheureusement, Sonia était là. Elle est fine mouche, Sonia. Elle lit très bien entre les chiffres et les courbes. Et elle n’est venue que pour savoir où en était le projet de Martine. Elle a posé perfidement la question que Roger craignait. Alors Roger, au milieu de chefs de service qui tous, n’annonçaient que de bonnes nouvelles, il n’a pas eu le cœur de donner à Sonia l’occasion de le mordre cruellement de ses adorables petites canines pointues. Il a minimisé : une à deux semaines de retard. Luc a tiqué : et en mettant un peu la pression, sur les développeurs, s’ils travaillent une heure de plus tous les soirs, ne serait-il pas possible de tenir quand même les délais ? Roger a acquiescé : il va voir ce qu’il peut faire.

Emeraude

Luc a un point, tous les jours, avec Simon, le DSI. Simon interroge : où en est le projet de Martine ? Le business est inquiet. Des bruits de retard circulent. Maryline, la directrice a grincé des dents. Luc s’étonne. Et se fâche. Franchement, le « business » n’est pas fair-play et cela devient récurrent. C’est ça le problème ! Le vrai problème. Luc s’indigne. Bien sûr, l’indignation de Luc, n’est pas très spectaculaire, mais Simon l’a bien perçue : Luc est sincère. Il demande : « Alors Luc, ce sera prêt à temps ? » Oui. Sur ? Oui. Dès que Luc a passé la porte, il répond au mail de Maryline, copie Andréa la PDG, et tous les directeurs du board : tout est sous contrôle, on ne change rien au plan.

Vert


Jusqu’au jeudi 20 Décembre, le jour de la mise en production.
…

Cela fait maintenant quatre jours que Jean et son équipe travaillent jusqu’à deux heures du matin pour rattraper la casse. L’application plante en « prod » toutes les deux heures, submergée par les requêtes. Les téléphones n’arrêtent pas de sonner. Jean doit faire un compte rendu d’avancement deux fois par jour, à onze heures et à seize heures, ce qui ne fait rien avancer. Martine est là, bien sûr. Enfin : son ombre est là. Elle a des valises sous les yeux et se ronge les ongles. Roger, lui, ne dit plus bonjour quand on le croise dans les couloirs. Quant à Luc ; il fait comme s’il ne connaissait plus personne.
Simon, le DSI, vient d’appeler : on arrête les frais. Retour à l’ancienne appli. La nouvelle version doit être revue de fond en comble. On va déclencher un audit pour que l’entreprise puisse avoir enfin, une vision claire de la situation sur ce projet critique. Et comprendre comment les équipes techniques ont pu se tromper à ce point !

« Je l’avais pourtant bien dit ! » a répondu Jean à Martine quand cette dernière lui a reproché amèrement ses omissions.

 « J’avais signalé qu’il y avait de graves problèmes ! » a répondu Martine à Roger, vert de rage en apprenant qu’on allait reconsidérer son rôle dans la future réorganisation.

 « J’avais annoncé un retard dont le business a voulu faire fi » c’est défendu Roger devant Luc.

 « Mes équipes m’ont trompé » a plaidé Luc auprès de Simon.

Le business, s’est fait lui, depuis une semaine, une spécialité du tir de SCUD en rafale.

L’effet pastèque : rouge à l’intérieur, vert à l’extérieur.

L’Homme entend d’abord ce qu’il a envie d’entendre. La pression induit la réponse et notre inclinaison à tous est d’éviter les ennuis en minimisant les problèmes, surtout lorsque notre responsabilité est directement mise en cause. Cela fait partie du « politiquement correct » des projets. Aux effets létaux. C’est un problème grave et récurent. Tout le monde est fautif.
La solution, c’est le courage. Le courage de dire et le courage d’entendre. Mais si l’on veut qu’il y ait courage dans l’entreprise, il faut promouvoir et récompenser le courage, au même titre que la réussite. Ne penser qu’en termes de réussite, c’est rendre le mensonge inéluctable, aussi sûr que la pierre coule dans l’eau.
Alors que faut-il dire, tout de suite, à un collaborateur qui vient vous annoncer une mauvaise nouvelle ?
Il faut lui dire : merci !

Picture of Ergol

Ergol

Accompagnement en Excellence Opérationnelle

Partager :

Lire aussi :